Étude de cas — Spectacles de drones

Le rapport que personne n'ouvrait

Refonte d'un compte rendu de sécurité réglementaire que ses destinataires avaient cessé d'utiliser, remplacé par un contournement manuel de vingt minutes par mission.

Un drone quadrirotor en vol, vu de face, au premier plan. Derrière lui, une quinzaine d'autres drones tiennent une formation régulière au-dessus d'un paysage de montagnes brumeuses.
Contexte
Spectacles de drones — client non nommé
Rôle
Product Designer — design produit et rédaction de la PRD
Équipe
1 CPO · 2 développeurs · 1 développeur UX · 1 QA
Durée
3 sprints
Livrables
Design produit · Design System · UX Research · PRD

Le client n'est pas nommé dans cette étude, ses sites d'exploitation non plus. Le métier, les outils et le poste de contrôle le sont : sans eux, il ne resterait qu'un récit abstrait. C'est la règle que je m'applique à ce que je publie : ce que je conçois pour une organisation ne m'appartient pas, le raisonnement qui m'y a conduit, si.

Contexte

L'exploitant produit des spectacles de drones en essaim sur des sites recevant du public. Chaque vol est encadré par la DGAC : la traçabilité des données de mission n'y est pas une bonne pratique, c'est une obligation réglementaire.

L'écosystème logiciel interne couvrait la préparation de mission, une base RTK pour le positionnement de précision et le poste de contrôle en vol, le Drone Control Center (DCC). J'ai rejoint l'équipe comme Product Designer ; la rédaction de la PRD m'a été confiée très vite, en plus de la direction design. Vision produit et design se sont donc retrouvées entre les mêmes mains, sans filtre intermédiaire.

Un opérateur consulte la page d'analyse sur un ordinateur portable posé sur une caisse de transport, au crépuscule, devant le château illuminé d'un parc d'attractions. Le rapport de vol est ouvert dans le panneau de droite de l'écran.
Le DCC en conditions terrain : la page d'analyse intègre le nouveau rapport au workflow post-vol.

Problème

À l'issue de chaque vol, le DCC générait automatiquement un rapport PDF tabulaire, interne et peu lisible. En pratique, personne ne l'ouvrait.

À la place, le directeur de vol rédigeait un message Slack récapitulant la vitesse du vent, l'état des batteries et les incidents. Un opérateur recopiait ensuite ces informations dans un Google Sheet partagé, sans format imposé. Résultat : environ vingt minutes de travail manuel par mission, trois sources de vérité qui pouvaient se contredire, et une analyse post-vol structurellement impossible à industrialiser. Pour une activité dont la sécurité est le premier argument commercial, ce trou d'outillage devenait un risque.

Le premier réflexe aurait été de redessiner le rapport. C'est le second qui compte : un livrable réglementaire que ses destinataires contournent n'est pas un problème d'esthétique, c'est un défaut de traçabilité.

Challenge 01 — Comprendre pourquoi le rapport n'était pas lu

Le défi : avant de redessiner quoi que ce soit, comprendre pourquoi un artefact déjà automatisé avait été abandonné par ses propres utilisateurs.

Mon approche : en sprint 1, j'ai mené des entretiens avec les directeurs de vol, les opérateurs terrain et l'équipe d'analyse. Le rapport existant empilait trois choses dans un même tableau : de la télémétrie brute, des champs techniques destinés aux développeurs, et les quelques indicateurs réellement utiles au débrief. Le format tabulaire interdisait d'isoler rapidement l'information critique. En premier lieu le dépassement du seuil de vent à 35 km/h, qui conditionne la décision de décoller.

Résultat : une cartographie des besoins en trois couches. Décision immédiate sur le terrain, débrief opérationnel, archivage réglementaire : trois couches qui n'avaient ni le même destinataire ni le même horizon de temps, et qui ont servi de grille à toute la suite.

Challenge 02 — Concevoir un rapport éditorial tenant en deux pages

Le défi : restituer la télémétrie d'un vol dans un document scannable en moins d'une minute par un directeur de vol, tout en restant conforme aux attentes de la DGAC.

Mon approche : j'ai traité le rapport comme un document éditorial, pas comme une vue d'administration. Page 1 : un bloc Operator Feedback ouvert à la saisie libre du directeur de vol, placé en premier parce que c'est la seule information qu'aucun capteur ne produit, puis un Quick Summary (Flight Score, Pyrotechnic Activated, Hotswaps Used, Detected Issues, Backup Hotswap Drones), les Flight Details et le Wind Summary. Page 2 : les System Versions et la table Issues & Errors, qualifiée par gravité. En parallèle, j'ai construit un design system dédié dans Figma (fondations, composants Vuetify, workflows et états), documenté sur sept itérations versionnées avec les développeurs.

Résultat : un livrable unique qui remplace simultanément le PDF abandonné, le message Slack manuel et la recopie dans le tableur.

Comparaison de deux rapports de vol. À gauche, l'ancien document : un empilement de tableaux gris et jaunes — Contexte, Vol, Système, Résultat — refermé par un graphique d'erreurs. À droite, le rapport livré, en deux pages : la première ouvre sur le commentaire de l'opérateur, puis un résumé rapide, les détails du vol et la synthèse du vent ; la seconde regroupe les versions système, la table des incidents qualifiés par gravité et le relevé de vent.
À gauche, l'ancien rapport tabulaire ; à droite, les deux pages du rapport livré. La pagination est un choix éditorial, pas une contrainte de gabarit.

Challenge 03 — Raccorder l'interface au pipeline de données

Le défi : un rapport n'a de valeur que si sa génération est fiable et son archivage traçable. Le design s'arrête rarement à la maquette.

Mon approche : j'ai piloté avec le PM la conception du pipeline. Ingestion des journaux de vol (.ulog, .bin), corrélation avec les relevés d'anémomètres, génération du PDF depuis la page d'analyse du DCC, dépôt automatique dans une arborescence Google Drive conforme aux exigences de la DGAC, notification Slack au directeur de vol avec lien direct. Côté UX, l'enjeu était de conserver un point de contrôle humain : le directeur de vol peut éditer le rapport avant archivage, mais le chemin par défaut ne demande aucune action.

Résultat : une chaîne continue de la donnée brute à l'archive réglementaire, sans aucune ressaisie.

Schéma de la chaîne de production du rapport, en quatre colonnes. Un : l'essaim de drones, source des données — extraction de la télémétrie brute au format .ulog ou .bin, capteurs environnementaux embarqués, transmission Wi-Fi et LoRa. Deux : le DCC — corrélation des journaux avec la mission, analyse des seuils critiques dont le vent au-delà de 35 km/h, et saisie du feedback du directeur de vol. Trois : le moteur de génération — mise en forme Vuetify 3, graphiques de vent, export PDF éditorial de deux pages. Quatre : les terminaux de sortie — notification Slack au directeur de vol avec alerte en cas d'anomalie, et archivage sur Google Drive pour audit DGAC.
De la télémétrie brute à l'archive réglementaire, sans ressaisie. Le point de contrôle humain — la saisie du directeur de vol — reste possible sans jamais être obligatoire.

Les entretiens comme source de vérité

Ils passaient plus de temps à compiler les informations qu'à les analyser. La double saisie, Slack puis tableur, n'était pas une préférence : c'était un symptôme. Le rapport automatique existant ne répondait à aucun cas d'usage réel.

Synthèse des entretiens menés en sprint 1 auprès des directeurs de vol et des opérateurs terrain.

Itérations et décisions de design

Sept versions documentées, dont une seule a réellement changé la direction du projet.

La V0 proposait un rapport d'une seule page dense, proche d'un tableau de bord. Les tests internes ont montré qu'elle reconduisait le défaut d'origine : beaucoup de signaux, aucune hiérarchie.

La V3 a introduit la rupture éditoriale (Operator Feedback en ouverture, Quick Summary devenu visuel, Issues & Errors renvoyé en fin de document) et le passage à deux pages. La décision de conserver deux pages plutôt qu'une a été défendue auprès du PM : une pagination explicite permet l'impression pour le terrain et améliore la lecture linéaire. Deux besoins remontés des opérateurs, pas deux préférences de designer.

Les V4 à V6 ont affiné la typographie et la qualification des incidents par gravité. La V7, livrée en handover au sprint 3, est celle qui est passée en production.

Capture du fichier de travail Figma de l'étude. À gauche, le panneau des pages : Project Info, Foundations, Components Vue.js, puis les pages de production — Desktop Mission Control, Tablet Field Operations, Workflows et états — et enfin l'archive du handover de sprint 3. Au centre, le plan de travail rassemble les captures de l'ancien rapport, la PRD, les rapports de test de vent, et en bas une rangée intitulée Versioning où s'alignent les sept versions successives du rapport de vol.
Le fichier de travail. En bas, la rangée « Versioning » : les sept versions archivées côte à côte, de la V0 dense à la V7 partie en production.

Résultats et impact

  • ~20 minutes gagnées par mission sur l'analyse post-vol.
  • Centralisation à 100 % des flux contractuels, de la donnée brute à l'archivage réglementaire.
  • Seuil critique de vent rendu immédiatement lisible sur le rapport comme dans la notification Slack.
  • Conformité réglementaire assurée par un archivage automatisé dans l'arborescence attendue par la DGAC.
  • Design system versionné sur sept itérations documentées, transmises aux équipes de développement au sprint 3.

Apprentissages

Un livrable abandonné n'est pas toujours un problème de design. C'était ici un problème de cadrage produit. Porter la PRD en parallèle du design a permis d'aligner le périmètre technique sur les besoins métier réels, sans intermédiaire pour filtrer l'un ou l'autre.

La contrainte réglementaire a accéléré les décisions. Je m'attendais à un frein, c'était un arbitre. L'obligation de traçabilité a forcé l'équipe à désigner une source de vérité unique, ce qui a simplifié l'architecture au lieu de l'alourdir.

J'ai testé trop tard avec une partie des utilisateurs. Les directeurs de vol ont été consultés dès le sprint 1, mais les opérateurs qui lisent le rapport en mobilité, sur tablette, seulement au sprint 2. Le volet tablette a été rattrapé ; il aurait dû être posé en amont.

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